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1 décembre 2010

Peindre



C'est l'histoire d'un peintre qui n'aimait pas la peinture. Qui pensait que cette espèce de liquide collant n'avait rien de beau. Et que pour peindre, il fallait utiliser le monde, pour de vrai.
Ainsi, un jour, il a peint avec ses larmes. Et sur la toile, a vu apparaître son meilleur ami, qui lui manquait depuis qu'il était parti en Amérique. Une autre fois il a peint avec du jus d'orange, et un grand soleil chaud s'est dessiné. Mais la plus belle toile fut celle qu'il peignit avec l'eau de l'Océan Indien, rapportée d'un voyage. Bien qu'elle fut simplement bleue dans son seau, l'eau sur la toile fit apparaître un paysage marin magnifique, peuplé de poissons colorés. Certains dirent que ce n'était pas un vrai peintre, que tout le monde pouvait faire la même chose. Mais quand ils essayèrent, l'eau de l'océan indien s'étala sans couleur sur leurs toiles et retomba en flaques sur le sol.

(Illustration Fabien Doulut)

16 novembre 2010

Hadrien le citadin



Hadrien est un enfant des villes. Il est né dans un hôpital qui donne sur le boulevard. Il vit avec ses parents dans un appartement, au cinquième étage du bâtiment C. A l'école, les pique-nique se font dans un square, serrés sur trois brins d'herbe. Quand il va chez ses grands-parents, il prend le bus, et le métro. Ensuite il doit traverser une avenue pleine de voitures.
Pourtant Hadrien est né avec de l'herbe sur la tête. Au début ce n'était qu'une sorte de gazon très fin, doux comme de la mousse. Et puis quelques arbres se sont mis à pousser. A sept ans, il avait sur la tête une petite forêt. A neuf ans, des montagnes se sont ajoutées au paysage. Bien sûr ses amis lui ont conseillé de raser cette chevelure qui lui donne un air si campagnard. Et dans la rue on le regarde avec mépris. Mais Hadrien, lui, est fier de ce bout de nature sur sa tête. Surtout en automne, quand les arbres brandissent au nez des citadins refroidis leurs belles feuilles couleur de feu.


(Illustration Fabien Doulut)

3 novembre 2010

Le remplaçant



Quand le remplaçant est entré dans la classe, tout le monde s'est tu. Moi j'ai levé les yeux très haut pour apercevoir son visage et je suis resté comme ça, bouche ouverte, à le regarder. Jamais je n'avais vu de maître aussi grand.
Après nous avoir donné son nom (que j'ai tout de suite oublié), il a ouvert un cahier aussi large que nos tables et il a dit : "Dictée." Il n'y avait pas un bruit dans la classe. On entendait juste la mine des crayons frotter contre le papier.
Moi je suis resté les yeux levés, incapable d'écrire quoique ce soit. Sa tête avait l'air toute petite, perchée là haut. Mais ses mains étaient immenses.
Je me suis demandé depuis quand il était aussi grand. S'il dépassait déjà les autres quand il était enfant. Je me suis demandé à quoi pouvait ressembler la vie d'un géant, en vrai. Et si de tout là haut on voyait les choses autrement.
Quand il a dit "point final" les autres ont refermé leur cahier. J'ai baissé les yeux vers le mien. Le seul mot de toute la dictée que j'avais écrit était : "extraordinaire".

(Illustration Fabien Doulut)

16 octobre 2010

Dans mon cartable



Depuis que j'emmène Bertrand à l'école, je m'ennuie beaucoup moins. Je l'entends qui ronronne dans mon cartable et de temps en temps je passe ma main entre les cahiers pour sentir sa fourrure épaisse. C'est rassurant. Ça m'évite de penser aux mauvaises notes et au passage devant le tableau.
Les premiers jours, Bertrand restait sagement au fond du cartable. Il dormait là, comme il aurait dormi n'importe où. Et puis il s'est mis à vouloir jeter un oeil dans la classe.
Et ce matin, il a même voulu descendre du cartable. J'ai fini par lui autoriser un tour rapide entre les tables mais en lui faisant jurer de se faire tout petit. Enfin j'ai ajouté, parce que je connais ses talents de chasseur : "et si tu attrapes une souris, ne la dépose surtout pas aux pieds de la maîtresse".

(Illustration Fabien Doulut)